APRÈS LA VIOLENCE.
Que faire si on se retrouve en face de notre bourreau ?
Cette question épineuse de la reproduction de la violence a valu la Palme d’Or au Festival de Cannes 2025 à Jafar Panahi pour le film Un Simple Accident.
Le cinéaste a connu certaines arrestations de la part du pouvoir iranien à son encontre pour ses activités de réalisateur, et n’avait d’ailleurs pas pu accomplir sa mission de membre du jury au Festival de Cannes en 2010.
Ce film s’inspire d’une de ses expériences d’arrestation quand il avait les yeux bandés, tout en ayant subi des sévices lors d’interrogatoires humiliants.
Selon lui la violence ne s’éteint jamais vraiment, elle nécrose son propre pays, jusqu’à redoubler même quand il s’agit de se venger de son ancien bourreau.
Vahid croit reconnaître son ancien bourreau lorsqu’il vient faire réparer sa voiture dans son garage, ce même individu qui l’avait torturé pendant plusieurs mois en captivité. Mais qu’avait donc bien pu faire Vahid pour en être emprisonné de la sorte ? Il avait simplement manifesté pour son travail, mais le rassemblement a été violemment réprimé pour ne pas faire tomber le pouvoir.
C’est bien de la violence dont il est question, que ce soit dans le film ainsi qu’en Iran, de sa dissimulation dans les non-dits. La vraie violence est qu’elle est toujours présente chez de nombreuses personnes du quotidien, qui vivent avec malgré tout, tel Shiva qui est devenue photographe, jusqu’à être rattrapée par l’entreprise de Vahid.
Cette violence est présente dans la toute première séquence, où un événement au titre évocateur de « simple accident » provoque une succession causale et incontrôlée des événements : celui d’un chien percuté en voiture par le père de famille, en présence de sa femme et de sa fille. Les remords l’envahissent mais il garde le contrôle en s’en allant, mais une panne amènera indirectement la rencontre avec Vahid.
Le chien restera en hors-champ : l’invisibilité dont il est question dans le film.
La causalité se manifeste dans la mise en scène notamment par l’utilisation de nombreux plans séquences, qui vont de pair avec une certaine simplicité du dispositif.
C’est ce procédé qui ouvre magistralement le film en commençant puis finissant dans la voiture, avec le père de famille qui sort entre temps de la voiture pour regarder le chien qu’il vient de percuter. Il retrouve la violence qu’il a connue par le passé, jusqu’à aller s’échouer juste à côté dans le garage de Vahid. Même son épouse lui dit que cet accident est possiblement une intervention divine, ce sera celle du scénario. Deux autres se distinguent : celui dans le désert où ils débattent de l’utilité de cette entreprise, et celui de fin lorsqu’ils lui arrachent des aveux attaché à un arbre, où la lumière rouge de la voiture dévoile son identité d’Eghbal. Le temps n’a pas suffi à les guérir, mais devra le faire inlassablement par la suite. La toute fin nous laisse entendre le son de sa jambe qui vient hanter Vahid jusque chez lui, mais que ce soit physique ou mental il donne l’impression de ne pas trop savoir comment conclure le film, pour un projet de vengeance lui-même insoluble à vrai dire.
L’ambiguïté habite une bonne partie du film. La tension monte à mesure que les rencontres vont amener à d’autres rencontres, et à d’autres rencontres encore, jusqu’à rendre la vengeance de moins en moins compréhensible. Certaines personnes comme Hamid voient une nécessité de se débarrasser de lui tant il est convaincu après lui avoir ausculter la forme du moignon de sa jambe, pour finir par partir avant la fin par lassitude, d’autres estimant que le cycle de la violence doit être brisé en n’adoptant pas les mêmes méthodes qu’eux.
La situation en deviendrait presque cocasse puisqu’on se demande même s’il ne s’agit pas d’une simple erreur quant au choix de l’individu, mais sans jamais tomber dans le comique non plus.
Ils ont été emprisonnés pour des faits qualifiés de graves selon les autorités Iraniennes, et pourtant ils nous sont parfois dépeints tels une bande de vengeurs meurtris mais avec une empathie persistante.
En effet un ton assez léger se manifeste par moments, dénotant de la noirceur de la situation. Les tenues des mariés créent un décalage presque absurde avec une situation progressivement incontrôlable. Deux agents de sûreté les voient et les inspectent, mais décident de partir à condition de leur monnayer de l’argent. La corruption se manifeste par un petit lecteur de carte qu’ils sortent, comme quelque chose d’institutionnalisé.
Les dérives et archaïsmes en Iran sont ainsi montrés, tout comme le fait que le mari doit aussi être présent et décider des soins de sa femme lorsqu’elle est amenée à l’hôpital pour accoucher.
Mais bien d’autres dysfonctionnements auraient dû être montrés, pour un film confectionné dans l’urgence de la clandestinité, mais préférant s’attarder sur la quête de vengeance.
Mais les ambiguïtés s’estompent progressivement, le point de vue du film est de nous le dépeindre comme étant le vrai coupable, alors que l’ambiguïté aurait dû rester encore plus forte tout du long. Comme si le film se posait la limite d’interroger la violence en refusant la possibilité de son innocence.
Certains sujets auraient mérité plus d’approfondissements, tels la place prépondérante des hommes envers les femmes, pourtant essentielle pour analyser la société iranienne, malgré quelques esquisses, ainsi que son identité théologique.
La femme enceinte qui accouche en catastrophe quelques heures plus tard est là pour mettre à l’épreuve l’esprit vengeur de l’équipe de Vahid. Le film préfère une forme d’espoir en laissant la mère et le nouveau-né en sécurité. La reproduction du père bourreau par ses enfants aurait pu être insupportable pour certains, mais est l’opportunité d’une reconstruction plus profonde.
Face à la vengeance impossible et la violence infinie, le cinéaste refuse de devenir un double de ses bourreaux sinon sa résistance pourrait être inutile. Il ouvre la possibilité d’une alternative, mais tellement plus difficile s’il en est : celle d’un pardon collectif. Par-delà la haine et le doute, il préfère considérer, non sans une certaine radicalité, les dysfonctionnements de l’Iran, pas forcément comme un « simple accident », mais comme une recherche d’un remède par ce qui l’a mis en danger et ce qui l’a sauvé : par le cinéma.