Tous les articles par Quentin Silvagni

CÉDRAT BOISÉ – MANCERA.

ENTRE-SAISONS

ESSENCE DU PARFUM

Il est déjà l’heure de l’automne, mais encore celle de l’été. 

Quand la mélancolie se mue en réconfort. 

Un citron qui assume la profondeur d’un cédrat intense, des épices fruitées et aromatiques, une vanille terreuse, un cèdre profond : Cédrat rime avec Cèdre. 

Un printemps constant pour un soleil nostalgique. 

LECTURE OLFACTIVE

Cedrat Boisé est l’un des parfums les plus célèbres de la maison Mancera. Un puissant jus aux agrumes comme accompagnement à la mélancolie automnale. La fraîcheur de l’été traverse les champs de l’automne. Le citron révèle son étonnant délice boisé. 

Les épices se conjuguent aux notes fruitées, entre caractère et gourmandise. 

Le cèdre complète une vanille terreuse. 

La versatilité permet la quête d’une fraîcheur à chaque saison de l’année. Certains verront dans le « cédrat » un repos à travers la chaleur des notes estivales, d’autres trouveront la chaleur hivernale du « boisé » au moment venu. Saisir cette beauté éphémère pour accepter un spleen essentiel. 

Un dialogue entre les saisons s’instaure, celui d’un printemps tout au long de l’année. 

ESSAI OLFACTIF

Est-il supportable de sentir la mélancolie automnale ? Sentir moins de soleil mais plus de terre, l’été et l’automne semblent être séparés d’une frontière irrespirable. Ce passage jette un froid. Un regret naît en nous à mesure que les feuilles mortes poussent presque à même le sol. Quelque chose s’achève pour que commence autre chose. Ni totalement fini, ni complètement commencé, une peur du changement peut néanmoins se muer en confort face à nos vagues à l’âme. C’est précisément la fragilité de ce moment délicat de l’année qui pourrait apporter un plaisir certain à ceux qui acceptent de sentir sa beauté. 

Pierre Montale capture la fraîcheur qui traverse la fin de l’été et qui subsiste à travers le début de l’automne : ce vent de liaison entre les saisons qui vient directement nous déposer ses écumes. Une harmonie qu’il construit par chocs avec un cédrat qui se révèle boisé : la promesse de sa composition Cédrat Boisé en a fait l’un des parfums emblématiques de la maison Mancera. La recherche du spleen est essentielle pour comprendre sa vérité. L’éclat du soleil se répercute sur des agrumes qui le remercient. L’addiction des agrumes nous agrippe et ne nous quitte pas. L’addiction au passé peut tout à fait donner l’appétit du futur proche. Elle se confond avec une sensualité suave et profonde qui a fait le grand succès du parfum : sentir simplement mais profondément bon. Une énergie qui se puise dans une chaleur fraîche et qui trouve une obscurité. 

Les flacons de Mancera incarnent cette idée de simplicité. À travers son verre cylindrique et son bouchon aimanté, le jus resplendit, élevé en verre de collection. La bile noire du spleen n’y a ici pas sa place. L’odeur ne ment pas. 

Les agrumes condensent l’été en fruits. Pas de fruits sans soleil, certes, mais ici pas de soleil sans fruits non plus. Le ciel est déjà mis en relation avec la matière terrestre. Ils sont conjointement aimantés. Nous ne voyons pas cette toile totale : nous la sentons. 

Le citron se fait cédrat : le modèle principal prend la lumière de son ancêtre. Sa fine écorce a pourtant la peau dure. La saveur piquante nous réveille d’un froid qui ne nous a finalement pas envahi. L’acidité nous propulse en pleines vacances au bord de mer, mais accompagnée d’une rondeur qui n’a pourtant pas l’arrière-goût qu’on pourrait lui attribuer. 

Mais toutes les vacances ont une fin, puis une rentrée. Cela semble évident, dans les lois universelles des choses, mais pas ici.  

Ce sont les épices qui viennent communiquer avec les agrumes, avec un envahissement mutuel. Ce n’est pas simplement une rencontre estivale vouée à être terminée aussitôt. La rentrée est là, mais elle s’accorde le luxe de se faire attendre. Elle ne peut pas être annulée, mais reconfigurée pour la rendre imperceptible. Les senteurs de cannelle pleuvent à travers l’air, jusqu’à abreuver la sève des agrumes de nos vacances, désormais non plus scolaires mais calendaires. 

Les ressemblances entre le cèdre et le cédrat ne se résument pas seulement au plan onomastique, elles se prolongent étonnamment en s’incarnant dans des notes résineuses et aromatiques. Une forêt immémoriale observe nos saisons, jusqu’à accepter ce citron comme insoupçonnable correspondance. Un réconfort mutuel inspire le respect d’un bois ancien envers ce qui est plus petit et plus éphémère. 

La saison s’achève par une mousse de chêne nostalgique à la fraîcheur humide et ancienne. Elle s’est déposée sur cet édifice perdu depuis fort longtemps, mais qui est toujours opérationnel pour nous offrir son refuge. Une vanille s’y cache, elle s’est incorporée cette terre silencieuse. Nous négligeons cet oubli nécessaire à l’introspection. 

Nous ne pouvons pas échapper aux saisons. Notre peau abrite une frontière des senteurs. 

Mais le parfum peut s’exporter au-delà de cet intervalle des saisons : cette frontière se révèle constamment, tous les jours, toute l’année. La chaleur estivale suinte de la même fraîcheur nécessaire au réconfort hivernal lorsque le moment sera venu de chercher la chaleur de l’hiver. Il n’est plus l’heure des vacances, ni de la rentrée, mais d’une récréation intérieure. 

L’étonnante versatilité du parfum est celle d’un printemps olfactif, en constante recherche. Une recherche d’absolu malgré notre humanité limitée à notre nez.

L’harmonie des contraires est le propre du romantisme. Une expérience de la totalité qui unit la terre au ciel. La rotation de la terre orchestre les heures et les saisons. Ce vent nouveau inverse le sens rotatif pour écrire nos saisons intérieures. Nous n’obéissons pas à ces lois universelles, les odeurs non plus. 

Un idéal olfactif qui accepte le spleen comme une condition nécessaire. Il ne suffit pas de balayer les feuilles mortes de l’automne, il faut que poussent constamment les feuilles de nos printemps des possibles. La fraîcheur de ce qui s’achève ne fait que révéler la densité des saisons qui nous restent à sentir. Que les moments d’attente se muent en moments d’atteinte.

Une entre-saison se joue sur notre peau, en quête d’infinis olfactifs. 

MAGELLAN – CRITIQUE.

CASI SETIEMBRE – CRITIQUE.

LES VACANCES DES VACANCES.

Le meilleur moyen de ne pas avoir de rentrée, c’est encore de ne pas avoir de vacances. Pourtant dans le court métrage espagnol Casi Setiembre (Presque Septembre) de Lucía G Romero, Alejandra habite à l’année dans un camping avec sa mère et ses sœurs. C’est-à-dire qu’elle vit sur son propre lieu de vacances, qui de facto n’en est pas vraiment un. L’ennui procuré par ce lieu répétitif lui fait justement oublier la notion-même de vacances. Auxquels s’ajoutent ses tourments amoureux, qui ne prennent pas de pauses quant à eux. Certes les lieux ne changent pas, contrairement aux gens rencontrés qui donnent de la couleur à son quotidien, pour y voir son horizon. 

La vie d’Alejandra pourrait se résumer à ce qui se passe au tout début et à la fin, en épanadiplose : la jeune Alejandra qui se lève de son lit, en compagnie de sa petite amie du moment qui dort à côté d’elle, pour aller faire une marche méditative sur la plage. On ne saurait dire si elle se sent dans la nécessité de conquérir et de plaire pour briser son ennui, ou si c’est son ennui qui lui inculque ses désirs d’amours de vacances. Pourtant l’amour a parcouru son chemin entretemps. 

En tombant sous le charme d’Amara, le cycle reprend de plus belle. Mais il s’agit plutôt d’un cercle vicieux. Nous ne voyons rien de la précédente relation qui ouvre le film, mais son sillage se dessine par la relation  qu’Alejandra est en train de nouer avec Amara. Cette précédente relation étant possiblement elle-même le sillage d’une précédente, et ainsi de suite. 

Elle semble voir en Amara, pas seulement le possible amour de sa vie, mais la possibilité de sortir du camping, de vivre enfin une autre vie. Sa fuite spontanée ne semble pas cohérente en apparaissant juste après ce premier baiser. 

Elle sait que cette nouvelle potentielle relation s’achèvera à la fin des vacances. C’est ainsi que les choses fonctionnent. Mais en prenant les devants, ce geste se retourne contre elle puisque cette esquive va aussi décevoir Amara. L’amour est dans l’air et finit toujours par refermer son piège. La caméra privilégie les silences et les regards simples mais toujours signifiants. 

Ne pas souffrir d’avance finit par faire souffrir autrement.  

Les moments de mauvaise humeur et d’agressivité en deviennent touchants tant ils sentent davantage un désespoir contenu. 

Mais Amara fait les efforts nécessaires pour leur relation naissante, notamment en côtoyant et s’occupant de ses petites sœurs, tout en assistant à leur spectacle de kermesse. 

Parmi les nombreuses conquêtes et amourettes qu’a pu avoir Alejandra à travers ce camping, le court métrage décide de s’attarder sur le cas Amara. Certainement la plus intéressante de toutes tant l’amour semble vraiment réciproque, avec une perspective d’horizon, ensemble hors du camping. Cependant, le plus probable est que la fin des vacances sera la fin de la relation. La distance risque malheureusement d’avoir raison. Le court métrage montre cet instant de vie, entre la fin d’un amour et le commencement d’un autre, qui rythme sa vie depuis. 

Il ne reste alors plus qu’à profiter du moment présent, celui qu’arrivent à capter les caméras de Lucía G Romero. Le style naturaliste filme à l’épaule ces moments d’amour estivales mais aussi ces moments de tristesse et d’ennuis, où se cache la condition modeste d’Alejandra et de sa famille, obligées d’être cantonnées à l’intérieur de ce camping. Son coup de foudre pour Amara pourrait être pour elle le moment opportun de sortir du camping avec elle pour vivre sa vie.  Nous ne saurons pas si la répétition tragique est condamnée à se poursuivre, ou s’il pourrait s’agir de la fin ou bien du début des vacances. Une tragédie dans laquelle Alejandra ne se sent pas capable de pouvoir jouer le rôle principal de sa propre vie, qui commence et finit toujours par aller fumer au lever du soleil sur la plage. 

Il n’y a pas vraiment de vacances pour elle, donc pas non plus de rentrée.

Un monde sans mois de septembre est-il possible ? 

DIOR HOMME INTENSE

2/2 : LECTURE OLFACTIVE

Dior Homme Intense est pleinement annoncé dans son nom. Capter l’intensité de l’Homme n’est pourtant pas une mince affaire. 

L’élégance masculine rencontre ici une étonnante odeur de maquillage vers une virilité redéfinie. Une senteur de rouge à lèvres laisse apparaître une masculinité qui se démaquille des stéréotypes. 

Une délicieuse odeur poudrée est permise par l’iris. L’armoise donne un vertige aromatique, jusqu’à des accents légèrement sucrés d’une poire qui lorgne vers le cacao et la vanille. La sécheresse du vétiver vient rappeler qu’il n’est pas l’heure du repos, mais le moment d’attiser une flamme charismatique. 

Un parfum mémorable, au dosage très subtil, qui transforme l’obscurité en addiction. 

FIRST SUMMER – CRITIQUE

 LES SAISONS DE LA VIE.

La saison qui arrive dans First Summer est celle d’une libération. 

Ce court métrage réalisé par Heo Gayoung saisit le moment où Yeongsun, une femme septuagénaire rompt avec une existence toute tracée. Elle a une fille et une petite fille, puis un mari devenu impotent dont elle doit aller s’occuper. 

Mais Yeongsun fait savoir qu’elle préfère finalement participer à la cérémonie funéraire d’un ancien ami danseur Haksu plutôt que d’aller au mariage de sa petite fille qui a lieu le même jour. Un tel affront incompréhensible pour ses proches, d’autant pour une décision prise la veille et qui a pourtant l’air si mûrement réfléchie. Cette attitude peut paraître énigmatique, mais n’en reste pas moins la première fois qu’elle peut enfin agir par elle-même. 

Cette sensation de liberté trouve ses origines dans la danse, qu’elle ne peut pas se résoudre à dissocier de son ami défunt, tout en revoyant une photo d’eux sur son téléphone en fond d’écran ainsi qu’en réécoutant son répondeur. 

Le film nous fait comprendre progressivement la situation présente et passée de Yeongsun, qui motive sa quête subversive. 

La jeunesse qui éclot enfin à travers le corps de son interprète, Heo Jin, dont les émotions toutes en retenue sont captées par des caméras à l’épaule, souvent mouvantes, pour tenter de libérer son âme enfermée par le monde extérieur. Le classique et le simple sont les meilleurs alliés de la transcendance. 

On y apprendra que son mari a souvent usé de violence envers elle, qu’elle a dû accumuler et faire taire autour d’elle, une femme au foyer qui devait bien rester à sa place. Ce dernier la prévient néanmoins qu’elle risque de tout perdre si elle ne va pas au mariage. Elle n’explique même pas qu’il s’agit d’une cérémonie funéraire pour un ami, : c’est un moment qui lui appartient à elle seulement, sans qu’ils aient davantage de détails. Nous n’apprendrons d’ailleurs le décès de son ami au détour d’une conversation avec une amie, pensant comme elle qu’il était encore vivant : la vie se mélange avec la mort, comme si la sienne n’avait jamais vraiment atteint le stade normal. 

C’est sûrement l’explication de ce titre, à la fois simple et énigmatique de First Summer. Presque revenue à l’âge de l’adolescence, ce serait ce premier été auquel elle aurait enfin connu un vrai amour pour la première fois de sa vie : les temporalités là aussi se brouillent, avec une éclosion très tardive, une chrysalide à l’automne de la vie.  

Le symbole du papillon paraît évident, en guise de bijoux pour ses cheveux, pour désigner la chrysalide de la chenille vers le papillon, et ainsi une certaine vision de l’envol ; quoique la figure de style paraît frontale et explicative. 

Cette quête de liberté est mise en doute à la fin, en finissant dans sa chambre, la même avec laquelle s’ouvrait le film. Nous ne verrons pas les retombées de cette absence au mariage de sa petite-fille. Les conséquences ne sont pas mesurables sur les réactions, très probablement négatives, de ses proches, mais ressenties uniquement par elle. L’intériorité est le grand bouleversement, qui s’érige à un niveau spirituel. 

Quel choix ironique que de choisir un événement qui représente la mort, avec la cérémonie funéraire, à la place du mariage censé représenter la vie. 

Concernant cette cérémonie funéraire, il s’agit de la cérémonie du 49ème jour, qui consiste à rendre un dernier hommage au défunt pour que son âme soit purifiée pour pouvoir renaître.

Cette cérémonie de purification du 49ème jour, serait en fait celle de Yeongsun elle-même. Elle pourrait bien assister en réalité à sa propre cérémonie. Le montage en devient ici moins classique, moins cérémoniel, que le reste du film, mais bien plus expéditif et ellipsé. Du passage à pied, on passe au repas, avant de revenir à la maison principale, tel un télescopage mystique. L’été du titre du court métrage traverse l’automne de son existence, vers un printemps de son âme, au prix d’un hiver familial. 

Son geste acquiert une spiritualité, qui justifie son acte comme bien au-delà d’un simple choix moral. Mais son chemin prend fin dans la même chambre, et en dansant encore avec son partenaire absent : visible par elle seule mais pas pour les autres : une liberté invisible.

HYBRIDATION UN PARFUM UN FILM : RISTRETTO INTENSE CAFÉ de Montale + LE DIABLE D’HABILLE EN PRADA.

2720 – CRITIQUE.

L’AGENT SECRET – CRITIQUE.

UN SIMPLE ACCIDENT – CRITIQUE.

I’M GLAD YOU’RE DEAD NOW – CRITIQUE.