PLURIBUS (saison 1) – CRITIQUE

L’UNION FAIT LA FARCE.

« One World. One Soul. 

Time pass. The River roll. » 

Sorrow

Pink Floyd, album A Momentary Lapse of Reason. 

Il était une fois le lien. L’humanité a pu évoluer et exister au fil de l’Histoire grâce à lui, pour connecter des entités séparées au sein d’une quête d’unité. Et parfois même au détriment de la singularité de chacun. De la pluralité peut ainsi naître l’union, ou du moins une tentative. 

Ces éléments divers mais coexistant ensemble, littéralement « à plusieurs », s’expriment par la locution latine « pluribus ». Elle exprime l’idée d’une unité issue justement de la pluralité, une tentative progressive d’harmonie, même imparfaite. Un mot définissant à lui seul l’Histoire de l’humanité, faite de tentatives incessantes de connexions pour apprendre à vivre ensemble, jusqu’à devenir un jour également la devise des USA : « E pluribus unum », au début de leur histoire. 

C’est autour de ces concepts partagés par ce mot latin et par les USA que s’articule la série Pluribus, se déroulant d’ailleurs au même endroit que les deux séries précédentes de son créateur.  

Cette série marque en effet le grand retour de Vince Gilligan sur le grand petit écran. Lui et son équipe sont à l’origine de deux des meilleures séries de tous les temps : Breaking Bad et son spin-off Better Call Saul, et reviennent ici inoculer une nouvelle fois le virus de leur talent. 

Dans ce même Nouveau Mexique, et cette même ville d’Albuquerque, il n’est plus question ici de trafic de drogue ni de fraudes juridiques, mais d’une pandémie. Un virus , d’origine extraterrestre, provoque immédiatement une sorte de crise d’épilepsie chez les personnes contaminées, avant de les transformer. Et d’une manière inattendue : elles deviennent inoffensives, d’une bienveillance et d’une gentillesse absolue, d’une coordination totale, et finissent par former une intelligence collective, proche d’une intelligence artificielle. 

Tous ? Non : une dizaine de personnes se révèlent immunisées à ce virus, parmi lesquelles une certaine Carol Sturka (Rhea Seehorn, jadis inoubliable Kim Wexler de Better Call Saul). Les contaminés éprouvent à son égard une dévotion absolue, entre gentillesse sans faille et forme de servitude, tels des esclaves, en l’appelant « Carol » tous en chœur, et connaissant presque chaque détail de sa vie passée. 

C’est ce concept que propose d’emblée le magistral premier épisode de la série, tel une série de morts-vivants revisitée, inspiré notamment par L’invasion des morts vivants, questionnant déjà la vitalité de ces contaminés. 

Tout est désormais relié. 

Tout était-il en fait relié depuis le début ? En un sens : on pourrait se demander ce qui relie Pluribus aux précédentes séries de Vince Gilligan : la défiance envers un pouvoir central. 

Les crimes de Walter White dans Breaking Bad ont été rendus inévitablement possibles parce qu’un le système de santé défaillant l’a poussé à financer sa survie médicale et financière par le trafic de drogue. Les escroqueries de Jimmy McGill de Better Call Saul sont permises dans un système judiciaire extrêmement rigide et paradoxalement profondément inefficace avec une bureaucratie extrême qui empêche d’exister et se faire sa propre place ; des systèmes qui mettent en danger les plus faibles qu’ils sont pourtant sensés protéger. 

Même combat dans Pluribus, même si différent. Ce virus extraterrestre unifie les terriens en une entité artificielle, face à laquelle Carol va apprendre à vivre, elle qui fait partie des 12 derniers survivants à ne pas pouvoir être contaminés par ce virus du bonheur. 

Carol était jadis une romancière à succès, déjà très cynique, confrontée à des foules de fans s’agglutinant à elle pour des autographes, une popularité et dévotion qui préfiguraient ironiquement celle engendrée par la suite avec la contamination. 

C’est pourtant par son activité de romancière, par l’écriture, qu’elle va tenter de comprendre cet univers, de relier les pièces du puzzle, et de tester les limites de cette intelligence collectivement artificielle. Elle tentera de trouver des réponses par des procédés d’écriture, par de la fiction, dans un nouveau monde sans fictions. 

Mais son caractère trop colérique et trop cynique pourra lui jouer parfois des tours, car trop humain en définitive. 

Rhea Seehorn excelle en Carol, elle nous captive, agace et bouleverse à la fois, tout en étant affreusement mordante et drôle, et toujours profondément humaine. 

Quelques subtilités à comprendre de ce jeu : si un seul se sent menacé alors tous sur terre se paralysent et font une crise analogue à celle qui les a plongé dans cet état lors de la contamination, tuant de ce fait les plus malheureux qui se ne trouvent pas au bon endroit à ce moment. Ce qui vaudra cet instant momentané de raison à Carol lorsqu’elle se découvre être le plus grande tueuse de l’Histoire devant Staline !

La mort rôde. Elle est échouée partout, elle côtoie Carol depuis le début. Rappelons-le, elle est en deuil de son épouse, Helen, dont le corps n’a pas supporté la contamination, comme des millions d’autres. Mais se sera, dans son processus de deuil, transfigurée par Zosia, une contaminée qui va l’aider à comprendre ce monde. 

C’est une mort universelle, étrangement vivante, qui imprègne tout jusque dans les décors et les lieux. 

Les paysages sont là comme vestiges du passé. Malgré les turpitudes humaines, l’arrière-plan demeure, immuable, d’une forme silencieuse d’humanité. 

L’utilisation magistrale du numérique, déjà magnifique dans Better Call Saul, accentue chaque détail, chaque couleur, d’un monde ni tout à fait mort ni tout à fait vivant. 

L’excellent épisode 7 nous confronte à cette lenteur, une certaine audace de la part des scénaristes qu’il faut saluer.

L’ennui de Carol toute seule, sans savoir qu’arrive Manousos, l’un des survivants (ou plutôt l’un des non-contaminés), depuis son Paraguay natal. 

À l’image du système de chapitrage de la série, le temps est la première victime de ce bonheur artificiel. 

La sensation du temps qui s’étire, parfois décriée par certains spectateur, déroute mais pour notre bien. Nous spectateurs, non contaminés par ce virus, mais possiblement contaminés déjà par bien d’autres choses, sommes encore capables de ressentir ce temps et le luxe de l’ennui. C’est justement par cette lenteur, qui s’inocule au fur et à mesure qu’émerge précisément notre humanité, comme une forme d’immunité. 

Une entité extraterrestre envoie ici un virus pour espérer ainsi aider l’humanité à atteindre le bonheur absolu et universel par une union spatiale. Pluribus nous offre ainsi une odyssée du temps. La série dialogue étonnamment avec 2001, l’Odyssée de l’Espace : la séquence « Intermission » (la partie de l’entracte) en est la plus frappante : HAL, l’intelligence artificielle se révolte contre les astronautes du vaisseau spatial par peur d’être déconnecté et de compromettre la mission qui vise à rencontrer la civilisation extraterrestre à l’origine du monolithe. 

Cette séquence, d’une lenteur réaliste et presque insoutenable, nous fait entendre le silence absolu de l’espace. Nous en ressentons ainsi le temps, l’attente, l’ennui, qui sont des émotions qu’une intelligence artificielle est bien incapable de ressentir et d’éprouver. 

Pluribus semble étonnamment cohérent avec cette démarche, serait-elle alors une sorte d’entracte, d’ « intermission », à l’humanité elle-même ? 

Un silence revenu depuis les tréfonds de l’histoire humaine, enfin retrouvé. Plus aucun parasitage, plus de violences, plus de bruits, mais le calme. 

Mais le silence ici finit par redevenir une forme de bruit. Car le bonheur artificiel efface certes les inégalités, mais efface tout finalement, jusqu’aux aspérités, fragilités et bizarreries qui fondent pourtant notre humanité. 

Une connexion totale redevient toujours une déconnexion.

Le monde est désormais libéré de la fiction. Il est comme revenu à un état préfictif, tribal. 

Les rires que peuvent nous procurer certaines situations en constitue pourtant des interstices, comme zones inattendues d’humanité. Tel un virus injecté à notre insu, vers une quête de bonheur. 

Pour preuves : la scène du drone qui se fracasse sur un pauvre lampadaire et fait déchirer le sac poubelle qu’il transportait alors créé un décalage entre la promesse technologie et son échec trivial. Les répétitions du standard qui demande à Carol sa compréhension à la volonté des autres d’avoir « un peu d’espace » est involontairement lassante et comique. Ainsi que la géniale trouvaille dans l’épisode 9 du traducteur audio incapable de reconnaître une personne par son prénom, que ce soit ici Carol ou Manousos, et qui lance alors un « personne non reconnue » pour constituer un moment de pure déshumanisation mais qui fait pourtant rire. 

Pour couronner le tout, un détail subtil apparaît lors des génériques de fin de chaque épisode, par la rapide mention : « Cette série a été réalisée par des humains », comme pour rendre un hommage à l’intelligence non-artificielle. 

La rencontre entre Carol et Manousos en fin de saison, deux forces qui se repoussent et s’attirent, annoncent une saison 2 atomique !

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