LES ANGES DU HASARD

Le hasard est roi. Ici, à Los Angeles, la fiction ne se contente pas de raconter des histoires, elle orchestre des vies et révèle les inattendus et hasards du monde. Bienvenue dans Pulp Fiction, où les anges du hasard tracent les frontières d’une fiction qui esquisse celles de la destinée.
Le second film de Quentin Tarantino traverse déjà la cinéphilie depuis plus de 30 ans, et continue encore de marquer les esprits. Quoi de mieux que de choisir ce film comme 1ère critique de Cinéma pour Silence Azur !
La modernité de ce film réside justement dans son identité « pulp ». Elle puise dans des formes anciennes de culture cinéphile afin de créer un nouveau langage, une nouvelle « fiction ». Comme un XXIème siècle déjà présent en cette fin de XXème.
Le déroulement non-linéaire de la narration avec ses arcs narratifs entrecroisés et certaines scènes interrompues subitement pour revenir plus tard, transforme le désordre et le chaos en vecteurs de sens et en forces créatrices. Cette innovation formelle a nourri la cinéphilie et influencé plusieurs générations d’apprentis cinéastes.
Rappelons que le film a remporté la Palme d’Or au Festival de Cannes en 1994 : en creux, Pulp Fiction se révèle être un film sur le cinéma. Si la structure non-linéaire crée un dérèglement et un chaos narratifs, ils deviennent néanmoins une réflexion sur le cinéma lui-même.
Il est pourtant peu question de « cinéma » dans ce film, si ce n’est plutôt de « faire son cinéma », transposé à un monde criminel. Vincent et Jules sont tels des acteurs qui doivent performer selon les directives de Marcellus Wallace. Que ce soit des tueurs à gages, aux dealers, au boxeur corrompu, ils sont des exécutants de scripts préétablis.
Wolf intervient tel un producteur ou un script doctor afin de remettre le scénario sur les rails lorsque celui-ci se met à dévier dangereusement suite au tir accidentel de Vincent. Seule Mia essaie de se trouver une carrière dans des séries.
Même si le cinéaste ne joue pas dans le fortuit, que rien n’est laissé au hasard, ce hasard est pourtant omniprésent. Tout est crime. Une organisation criminelle régie par Marcellus Wallace qui demande à ses acteurs – tueurs à gage de commettre le sale boulot, l’exécution de mission violentes et abruptes.
Le film se déroule à Los Angeles, la cité du cinéma, et des anges, qui n’est plus qu’un décor de trajectoires hasardeuses, absurdes, lentes, violentes.
C’est un film sur Hollywood… sans Hollywood. Les protagonistes ne le contemplent pas, ne le comprennent pas : ils le traversent. Ces lieux seront traversés à nouveau par le cinéaste dans Once Upon a Time in Hollywood.
Et soudain, une des phrases qui résume le film. Lorsque Mia Wallace lui demande s’il aime ce restaurant, Vincent Vega répond qu’on se croirait dans un… « musée ». C’est précisément de cela dont il s’agit, d’un musée. Le cinéma et Hollywood, fin XXème siècle, sont en train de devenir des musées.
Le hasard est le maître du jeu. Des balles esquivent miraculeusement Vincent et Jules. Un simple geste maladroit de Vincent entraîne la mort violente de Marvin, déviant ainsi les événements criminels et narratifs. Ces tragédies vont donner lieu à un débat mystique sur une éventuelle intervention divine. La montre de Butch, à l’histoire improbable et léguée par ses ancêtres, devient un instrument du destin et régule à nouveau le cours des événements. Sa quête va créer un succession de nouveaux évènements improbables : la rencontre absurde entre Butch et Marcellus Wallace, la fuite et la scène de l’arrière boutique du marchand d’arme, amenant un semi-pardon entre eux. Rien de tout cela n’aurait été possible sans cette montre.
Quentin Tarantino parvient avec une grande ingéniosité à transformer le chaos en sens. Le hasard et le destin s’entrelacent dans une fiction où la violence coexiste avec l’absurde, le divin ou encore la poésie. Chaque événement peut bouleverser la vie des personnages et créer des répercussions insolites et inattendues.
Le spectateur peut donc recomposer tel un script doctor ce chaos organisé.
Du hasard et de la défictionnalisation, c’est-à-dire du moment où le personnage semble comme refuser son rôle écrit, renaît l’humain et sa vulnérabilité. Jules et Vincent sont déshabillés pour finir en sorte de pyjama, ontologiquement humiliés.
Autre moment d’une rare humiliation et d’une rare pudeur : le viol de Marcellus Wallace. Tout robuste parrain d’une mafia qu’il puisse être, il répond à Butch qui lui demande si ça va après l’avoir sauvé (et après avoir voulu le tuer) : « Non, ça va pas. »
Ce sont ces moments gratuits, ces parenthèses qui donnent du corps et donc surgir l’humain par un usage dérisoire et fragile de la parole. La discussion entre potes à propos du « Royal with Cheese » par le système métrique, le dialogue longuet à propos d’un massage de pieds avant de chercher la fameuse mallette, ou encore le date inversé avec Mia…
Même la parole est vulnérable. Les personnages ne contrôlent plus la parole, ni leur propre fiction. Hollywood leur est désormais un lieu hostile. La vraie violence est que ce lieu ne les protège plus du hasard.
À la fin du film Jules refuse la violence en privant le film d’un climax spectaculaire. Il veut sortir du film, s’éloigner du scénario, de sa Bible. Il veut décider de ses propres choix et ne plus être un « personnage ». Il veut marcher sur la terre et réaliser sa propre fiction.
La porte du restaurant représente celle de la sortie du film, du musée, pour Jules. Pour Vincent, qui n’a pas voulu voir le message divin, il préférera rester prisonnier du film. Le film va lui faire comprendre : il sera bêtement sorti du film tué par Butch, en sortant des toilettes.
Sortir du script et de la fiction qui nous sont imposées : aurons-nous le courage de prendre la porte ?
