TRANSPIRATION DIVINE.
Les dieux antiques savent transpirer aussi. C’est cette odeur qui provoque respect et crainte des mortels, une senteur qui les fait apparaître à nos sens.
Nous auraient-ils caché ce talent, comme de vrais humains ? C’est d’ailleurs par ce même corps de mortel qu’ils se revêtent pour nous apparaître.
Est-il possible pour nous, simples mortels, de toucher les dieux sans commettre de sacrilèges : sentir cette odeur sur notre peau ? C’est-à-dire de nous élever à leur rang par notre corps et notre odeur ?
C’est le miracle de Pierre Bourdon, pour nous offrir une bénédiction que les dieux ont accordé à transposer dans un flacon, pour le fameux « roi des parfums » : Kouros.
L’élégance essentielle à ce parfum souscrit à la supervision de la marque Yves Saint Laurent, la propreté qui répond à la saleté.
Un temple où nous ne sommes pas seulement propres. Nous prenons part à un nettoyage qui sculpte notre humanité.
Notre odorat nous donne cette impression d’être dans une salle de bain. Une ivresse virile déborde de la peau jusqu’à un vertige qui nous sort de notre condition.
Une propreté virile émane du parfum, une définition antique qui vient nous nettoyer. Ces échos temporels visent à nous faire accepter la transpiration et ses dérivés comme fondements de notre monde olfactif. L’odorat constitue le sens le plus divin.
Nous sommes déjà transportés en Grèce antique par le flacon. Une amphore, comme encapsulée depuis son époque, qui n’attendait que nous, pour que les dieux qu’elle contient se répandent dans notre monde. La peau est ce nouveau territoire pour connecter les époques et les strates.
Une fraicheur d’aldéhydes ouvre le parfum, savonneuse mais à la fois corrompue d’une certaine saleté. Nous sommes déposés à un bord de mer antique où des athlètes se nettoient après un entraînement athlétique. Une fraîche chaleur où transpiration et eau ne sont plus vraiment distinguées. Les dieux nous offrent la possibilité de nous mettre à leur niveau, ainsi qu’aux éléments de la nature. Mais il faut un peu plus de caractère divin, rendu possible par des plantes telles que la coriandre et la sauge sclarée. Elles sont cultivées dans un champ de la Nature dans laquelle auraient pu être nés les dieux. Nous entrevoyons les origines de leur éternité ; la connexion est établie. Nous devons être nettoyés de notre présent, et salis par le passé.
La zone de transition arrive, un seuil, mi-humain mi-dieu. Une frontière d’entités végétales, minérales, et animales. Une forêt terrestre assombrie par du patchouli, accompagné de quelques oeillets, qui subit une sécheresse par le vétiver.
Mais des feuillages d’humanité rôdent encore. Une cannelle le dévoile, elle constitue un plaisir, pour s’accoupler à la nature, pour un homme plus végétal.
La forêt est traversée. À la rencontre de notre animalité, au lieu d’une divinité pleine.
La vraie nature du parfum finit par se révéler, un cadeau divin qui ne doit pas leur faire oublier ceci : qu’ils doivent rester à leur place de mortel.
L’animalité est alors la réponse, par la civette, pour manifester de sa présence. Elle révèle une odeur graisseuse, terreuse et musquée.
Il faut qu’il y ait saleté pour qu’il y ait propreté. C’est d’ailleurs la propreté qui a gagné de nos jours, la note de civette étant désormais intégrée de manière synthétique, et non plus naturelle, en faveur de la protection animale.
Lors du séchage, une odeur étrange, presque désagréable surgit : de l’ammoniaque. Des vraies senteurs à l’ancienne, qui dérangeront plus d’un à n’en point douter. Un démarquage de territoires qui peut désormais montrer ses limites, presque une faute de goût. Ces relents félins ne sont que la continuité de notre humanité antique, qui vient résonner olfactivement jusqu’à nous.
Le retour des dieux n’est pas vraiment là pour nous sauver des autres, mais un retour de nous-même pour nous sauver de nous-même.
Même le divin ne peut masquer l’animalité humaine, il s’incline.
Il y a un moyen de l’adoucir naturellement. Un antiseptique naturel tel que le miel relie les univers. Cette tribalité antique se poursuit jusqu’à de la mousse de chêne, sur laquelle les penseurs antiques ont travaillé les concepts philosophiques dont il ne nous restent les odeurs.
Le divin nous est accessible à condition d’être capables d’accepter notre humaine animalité.
Mais le parfum a fait son effet, son sillage s’est progressivement retiré avec le temps.
Les dieux ont été emportés avec lui, laissant les mortels face à un destin plus complexe que leur seule nature animale. Accepter d’autres définitions de la masculinité autrement que par le viril permet justement de s’approcher éternellement du divin.
L’ordre s’en voit renversé, juste par un parfum. Ce changement de centre de gravité par la virilité ne pourra pas être assumé par tous. Les sentiments terriens ont leurs limites aussi.
Les dieux eux-mêmes finissent par former un monde inversé, en commémoration de leurs Humains.
Un nouveau frontispice s’écrit au fur et à mesure devant nous, à la gloire des mortels : « Mortels, vous transpirez divinement bon ».
« Qu’est ce que ça fait d’être un dieu » n’a finalement pas tant d’importance que ça. Mais précisément cette reformulation : « Qu’est-ce que ça fait d’être humain » ?
On transpire, à l’effort de notre existence et à l’idée de toucher un divin inaccessible. On en est que plus fragiles, vulnérables et mortels : nous prenons ainsi pleinement conscience de notre importance pour (res)sentir la vie, comme un dieu.