TOUJOURS ÊTRE À LA P(L)AGE.
Sur la plage du Bain des Dames à Marseille, des femmes retraitées refont le monde. Elles ont juste besoin de bronzer, de se baigner, de bavarder sans aucun filtre sur leur présent et leur passé. Ne rien faire constitue pour elles un acte presque politique, capturé par un geste artistique, à la fois touchant et savoureux, pour le premier court métrage documentaire de Margaux Fournier : Au Bain des Dames.
C’est une plage sur laquelle la réalisatrice allait souvent avec sa famille durant son enfance, mais elle choisit de ne pas parler de son passé à elle sur cette plage, mais profite de ce même lieu pour parler de celui de ces femmes retraitées, profondément présentes dans leur présent, au-delà de leur plage.
Parler des petites et grandes choses de la vie durant des vacances à la plage entre copines, avec une telle liberté, vaudra au film la victoire aux César 2026 du meilleur court métrage Documentaire.
Elles parlent entre copines, se racontent leurs potins, dans un moment privilégié qui leur permet d’occulter le monde extérieur, celui qui existe au-delà de la plage.
Presque tout est passé au crible, y compris leurs vies sexuelles respectives, comme pour rappeler que ce n’est pas l’apanage des jeunes femmes adultes. Le choix de relations sans lendemain et sans engagement, et d’en parler librement, témoignent d’une véritable soif de liberté.
Nous sommes ainsi saisis par un décalage : leur personnalité, elle, ne semble pas avoir pris de retraite. Un décalage qui révèle un moment charnière de notre époque, où des femmes de cette génération s’émancipent et revendiquent une liberté restée tue trop longtemps.
Nous sommes nous-mêmes transportés sur cette plage. Pourtant nous n’avons jamais l’impression d’être en train de les espionner ni d’être intrusifs à leur égard. Cette vie, littéralement mise à nu, nous concerne presque tous.
La plage apparaît ainsi comme un lieu privilégié et à part, suspendu.
Elle permet de se libérer, non seulement de nos conventions sociales, mais surtout des impératifs et contraintes de nos vies quotidiennes. Si nos retraitées sont loin des préoccupations de la vie active, cette liberté nouvelle peut leur permettre de profiter pleinement, de se relâcher, de se libérer, de (re)vivre.
Face à la mer, ces femmes semblent avoir la possibilité d’être elles-mêmes, dans un théâtre où elles n’ont enfin plus à jouer de rôles.
Cette parenthèse estivale, cette petite retraite au soleil, constitue pour elles une seconde jeunesse collective.
La cinéaste privilégie les gros plans sur ces personne(âge)s. Un rythme volontairement un peu ralenti, pour nous laisser apprécier le temps, celui des vacances en plus d’être celui qui a fait son oeuvre sur leurs visages et leurs corps. Les contrechamps sont délaissés face au champs sur ces visages. La vérité sur ces moments prime sur le formatage documentaire.
Cette liberté passe par les corps, filmés sans esthétisation particulière. Le temps les a modelés et y a laissé ses traces, comme un maillot invisible.
Les vacances et le soleil ne mentent pas.
Certaines scènes rajoutent un humour par une légère dose de fiction, comme au moment où Joëlle commence à avoir un coup de cœur à la vue d’un homme en train de se baigner. Cette vision fantasmagorique sera stoppée nette par Pastis, son petit chien, dont le film nous fait comprendre qu’il pourrait s’agir d’un peu de jalousie de sa part !
Ce passage n’est certes pas très intrusif, mais fait irruption dans un documentaire dont le naturalisme suffisait, même s’il n’est pas malvenu non plus, par sa dose de légèreté, et de vérité à redevenir le temps d’un instant une jeune amoureuse.
L’amour n’a pas besoin de ce genre de procédés de mise en scène pour être visible à l’écran. L’amour transpire à chaque minute du film, pas uniquement par le bisou observé de loin, mais par les échanges dont la banalité constitue justement toute la vie.
Parmi toutes ces femmes, la réalisatrice a affirmé, et montre dans le film, que Joëlle s’est imposée comme la figure principale du film.
Elle l’isole quelques minutes, comme une confession. Le genre de conversations qui ne devraient jamais concerner personne. L’envers du décor arrive vers la fin comme une révélation essentielle.
Là où on ne voyait que sa façade de bonne vivante et de bavarde, quelques-uns de ses secrets surgissent. Une ombre qui raconte la lumière.
Elle fait l’évocation des violences conjugales qu’elle a subie avec son ex-mari il y a plusieurs dizaines d’années. L’emprise, les violences, les insultes : des thèmes terriblement d’actualité, un passé qui plane toujours sur elles, comme sur de nombreuses autres femmes. Les moments solaires sur la plage en deviennent encore plus précieux, des vagues venues s’échouer sur le sable et qui commencent enfin à sécher au fil des étés successifs.
On aurait sûrement aimé assister à davantage de confidences de la sorte, quitte à ce que le film soit légèrement plus long, pour développer davantage de sujets qui s’y rattachent, et de manières plus équilibrées entre les retraitées présentes à l’écran. Mais la douleur ne doit pas faire taire ces moments de vacances, encore plus précieux au contraire.
Le tempérament de Joëlle, qui s’est imposé à elle durant sa vie, lui donne un certain caractère et courage qui lui permet de s’affirmer.
C’est notamment ce qui la pousse à la fin à se confronter à un groupe de jeunes sur la plage qui mettent leur musique trop forte.
Il ne s’agit pas tant de demander à enlever leur musique qu’à trouver un moyen de se rassembler et de célébrer autrement le soleil.
Nous finissons par assister alors à une sorte de communion entre jeunes et plus anciens, qui décident de changer la chanson par L’Envie de Johnny Hallyday. Cette « envie » de renouer le contact, de ne pas être séparés par le temps, en partageant un moment commun.
La forme courte du métrage parvient à capter le temps long qui est venu se déposer sur ces femmes, qu’elles parviennent à réutiliser à leur avantage.
La réalisatrice montre que les corps vieillissants sont un formidable terrain de cinéma.
Aux doigts d’honneurs lancés face au graffiti « SOUTIF OBLIGATOIRE LES VIEILLES », il suffit peut-être de juste corriger la phrase, et avec honneur : SOUTIEN OBLIGATOIRE AUX VIEILLES !