TRAVERSER LA RUE.
Filmer le quartier créole de Reboleira à Lisbonne au Portugal en 25 minutes et seulement six plans : voici la prouesse de la caméra du cinéaste Basil DA CUNHA pour son court métrage 2720.
Le titre 2720 n’est pas une année futuriste ou autre symbole cryptique, mais est bien le présent : il s’agit du code postal du quartier dans lequel nous allons arpenter les rues. Loin du simple reportage touristique ou autre enquête documentaire de terrain, il entend prendre le pouls de sa population sous la chaleur des inégalités qui l’habitent.
Beaucoup d’habitants s’entrecroisent en si peu d’espaces, eux qui se connaissent si bien dans la fiction comme dans la réalité.
La jeune enfant Camilia est à la recherche de son frère, tandis que son voisin Jyzone, récemment sorti de prison, est en retard pour son tout premier jour de travail. C’est à travers eux que les interstices du quartier vont apparaître. La mère de Jyzone, une amie à lui, les copains de frère de Camilia, une voisine qui invite à boire un verre : ces événements, en apparences anodins, sont pourtant capitaux tant ils tracent des chemins de vie pour construire une communauté vivante.
Jyzone doit trouver un moyen de déplacement pour aller à son premier jour de travail. L’urgence de sa situation contraste pourtant avec la décontraction avec laquelle il se déplace, torse nu et badge au cou. Nous apprenons qu’il a rendez-vous pour 9h précise et savons qu’il est quelque peu en retard. Mais nous ignorons qu’il est en fait déjà midi passé. C’est une autre manière d’appréhender le temps qui s’impose à lui.
Le temps devient un personnage aussi important que ce lieu lui-même.
La radicalité du film est l’entrelacement, de mettre en scène ces « pas grand chose » qui font précisément la vie.
Pour relier le tout, il opte pour l’utilisation, assez virtuose, de plans séquences, au nombre de six au total. Ils permettent des mouvements chorégraphiés pour nous faire déambuler entre les rues et entre les personnes, pour changer de protagoniste au rythme de l’air.
Ils apparaissent tels la circulation sanguine qui traverse les rues et ruelles de ce quartier.
Les humains et les éléments fusionnent par le regard flottant de la caméra. La fluidité de la caméra enlève aux habitants leur statut de personnage pour les rendre à leur identité de personnes réelles.
Mais au-delà de l’unité amicale, quasi fraternelle, que les voisins ont entre eux, en s’aidant et organisant des fêtes, ce qui les unit c’est également la pauvreté. La précarité de leurs habitations ne peut être cachée, presque à ciel ouvert pour certaines. Mais c’est aussi ce manque de moyens qui leur inculque la solidarité.
Ils espèrent pour la plupart un horizon meilleur qu’ils passent à attendre que les choses se fassent. Même certains des amis de Jyzone n’approuvent pas qu’il se mette à travailler. Leur exclusion sociale construit cette communauté en même temps qu’elle limite toutes tentatives de prendre leur vie en main. Les possibilités d’entreprendre leurs vies à l’extérieur s’avèrent difficiles. Il ne leur reste que la liberté de profiter des moments suspendus dans leur quartier.
Une ombre plane sur eux depuis le début et va ressurgir à la fin : une descente de police. Ils resteront hors-champ, à violenter Jyzone qui s’est trouvé au mauvais endroit alors qu’il s’apprêtait enfin à commettre l’activité non-répréhensible d’aller travailler. C’est la raison pour laquelle Camilia n’est pas parvenue à trouver son frère, lui trop occupé à fabriquer des projectiles contre les policiers.
Même si la mort et la violence guettent au loin, leur hors-champ ne traverse pas la frontière de notre regard, ni celle du quartier, la pauvreté étant déjà une voisine trop encombrante.