LE BON SANG.
Un sang neuf circule dans un torse bleu et marinier. Il n’y a pas besoin d’avoir d’artères, mais d’avoir du nez. Une senteur jaillit et se confond avec une corporalité inédite, un ailleurs très charnel. Là est toute l’audace du jeune Francis Kurkdjian, au service de Jean Paul Gaultier : un parfum masculin jusque dans son nom mais qui étonne par sa douceur, empruntant le delta d’un fleuve inexploré.
Prendre la mer pour trouver l’Homme.
C’est une révolution olfactive qui plane sur la parfumerie et pas seulement. Une révolution similaire s’était déjà produite au début du XXe siècle lorsque la parfumerie s’est réinventée pour un public masculin, dans une optique de démocratisation de l’olfaction : Le Mâle prolonge cet héritage.
Pas de tête pour ce torse : mais qui peut donc bien commander le navire ?
Pas de bras ni de jambes, mais les plus attentifs auront déjà remarqué cet entrejambe lors de la prise en main (du flacon).
C’est pourtant bien une tête qui commande: la nôtre, Ô simples olfacteurs. Cette tête qui commandera tout le reste de notre parcours olfactif. Ce cerveau n’est autre que le spray qui fait jaillir cette senteur. Le jus, par son atmosphère de barbier, montre qu’il a pourtant bien toute sa tête.
La senteur est permise en une coagulation de lavandes. Nous sommes caressés par leurs épis qui nous frôlent et nous nettoient, la lavande étant elle-même nettoyée de son aspect végétal. Ils remplacent les rasoirs du barbier pour dessiner de nouveaux hommes. La lavande nous donne rendez-vous dans un « barber shop » pour un gommage à la menthe, qui dessine un nuage frais sur lequel naviguer. Un nuage crémeux qui permet de nettoyer cette transpiration, celle d’une masculinité finissante, de la redéfinir d’une sueur nouvelle, rendue élégante par la cardamome.
La propreté nous protège des vagues du quotidien. Le végétal devient marin, avec une brise sucrée.
La cannelle a de quoi achever la légère gourmandise du tout, donnant de la saveur à ce nuage barbier. Ces palpitations sucrées dessinent ce pays lointain que l’on commence à entrevoir. Ce noble manque de sérieux invite à l’aventure.
La vanille se prête parfaitement à l’homme, il devient une épice réconfortante qui attendait son tour pour être, non seulement cueillie, mais pour être vue différemment de notre nez. Cette destination se présente comme un dessert, telle une fève de tonka qui matérialise une destination dans les nuages après la tempête.
Cette voie lactée, avec son armée de notes, a une tenue qui, malgré les reformulations, peut durer toute une journée, malgré les vagues, par son association mentholée et épicée, lorsque nous rentrons à bon port le soir.
Là est la vraie audace, révolution et révélation : révéler la masculinité par la douceur, et par la tendresse, à travers les vagues de l’eau de toilette.
Cette tendresse a notamment fait écho à certaines nouvelles représentations de la masculinité, pour s’affirmer ailleurs et autrement. Ce n’est pas simplement un coeur viril qui battait sous le torse marinier du flacon, mais une sensualité assumée, parfois transgressive, que certains milieux, tels que les milieux gays, ont reconnu comme familière. Il reste toutefois une arme de séduction auprès des femmes pour les hommes hétéros : plus doux dans leur virilité. Voilà la masculinité réunie, qui aime tout le monde, et soi-même.
Le bateau du marin reviendra au port.
Une senteur qui a, certes, fait son temps et qui peut paraître, justement, un peu classique. Une lassitude des vagues a pu poindre ici et là lorsque la douceur ne suffisait alors plus. Le navire a parfois besoin d’autres horizons à explorer et à sentir. Mais nos souvenirs transformeront un jour cette eau de toilette en images mentales, et la nostalgie viendra nous envelopper d’une fragilité propre à notre humanité.
Même quand d’autres senteurs se profileront à l’horizon, nous n’oublierons pas que c’est par lui que les fondations olfactives se sont construites. D’autres navires parcourront de nouveaux mondes olfactifs : Le Mâle Le Parfum, Elixir, Elixir Absolu, Ultra Mâle, Le Beau Mâle, ainsi que La Belle, sans oublier les anciens tels que Fleurs du Mâle.
La nostalgie du Mâle se fera forcément ressentir, nous obligeant à le pulvériser à nouveau, nourrie cette fois-ci d’autres olfactions qui viennent à leur tour l’enrichir. Le phare se rallume volontiers à qui le demande.