
LA NUIT DU MÂLE.
Être attractif mais être solitaire ? C’est possible : en prenant un Opium… mais pas n’importe lequel. C’est l’étrange pulsation que nous fait ressentir Jacques Cavallier dans son Opium pour Homme.
Sorti la même année que Le Mâle, l’eau de toilette Opium pour Homme n’en est pas totalement un parfum concurrent, mais constitue un inverse complémentaire, sous la supervision Yves Saint Laurent. Les vagues du marin pour aller chercher un autre Homme sont englouties ici par des vagues plus internes, et plus intenses.
Cet Opium est en fait déjà cultivé par YSL depuis 1977 avec sa version féminine. Cette version doit révéler une vision purement masculine, et attractive notamment pour les femmes, et ce magnétisme se fait bien (res)sentir.
Un parfum solitaire, invitant à l’introspection, mais qui n’en révèle pas moins certains délices magnétiques.
Un monolithe lumineux impressionne par l’ombre qu’il impose. Le flacon dessine l’élégance habituelle de YSL par une verticalité majestueuse. L’or qu’il contient est sur le point de s’échapper, mais avec élégance. Un magnétisme nous assaille, qui dissocie le mental du physique, entre présence et, non une absence, mais une autre forme de présence, basée sur le retrait.
L’Orient est un terrain de jeu et d’expérimentation de l’Homme occidental.
L’anis étoilé, la Badiane de Chine, appelle déjà l’attraction par un sucre oriental. Il est englobé d’une ambiance poudrée, traçant une frontière invisible pour désactiver les sucreries superflues.
Nos pensées qui commencent à nous submerger nécessitent une encre pour être écrites. Le cassis est cette encre fruitée, comme fraîchement cueilli, dont les mots inscrits sont autant d’arbres d’une forêt intérieure.
Puis le poivre assaisonne ces vents sucrés pour nous attirer dans cette forêt, pour combattre l’obscurité par son amertume, pour l’éclairer et y trouver un être aphrodisiaque.
Elle est là, celle qui commandait depuis le début, la vraie substance d’opium : la vanille de Bourbon.
Cette destination où tout rentre en conflagration donne un vertige mémorable.
L’ivresse de cette vanille de Bourbon enivre tout au long de la portée du parfum, devenue opium, d’où est extraite sa substantifique sève. Une vanille interdite, imbue d’une attraction métaphysique, qui ouvre à des connexions tant spirituelles que charnelles.
Mais nous restons parfaitement lucides lors de cette ivresse charnelle dont nous sommes immunisés, mais portés par son accoutumance. C’est la nuit elle-même qui suit le sillage du parfum tout au long des nombreuses heures d’envoûtement.
Nous ne nous rappelons plus très bien la manière dont le parfum est venu à nous. Ni si nous l’avons porté à nos lèvres, qui sont venues se substituer à notre nez. Puis ressorti par la peau, pour qu’un pavot d’opium puisse éclore. Une peau masculine qui résonnera avec un nez féminin par des liens opiomanes qui raccordent la nuit.
Le végétal de cette drogue se lit à la peau masculine, ivre et opiomane, dont la fin se décidera entre contact physique et repli sur soi.
C’est une ivresse lucide par un abandon maîtrisé. Se construire une attraction pour réapprendre à s’attirer à soi-même. Un nom de drogue dont l’effet n’est pas un ailleurs mais un champ des possibles, bien présent. Une peau devenue drogue, qui devient un temple.
L’Orient est, certes, encore utilisé comme une notion exotique, et donc stéréotypée, pour assoir une lecture occidentale du monde. Mais c’est un Orient respecté et respectable, adorée par Yves Saint Laurent, qui l’utilisera dans ses coutures, comme oeuvre de connexions.