LE COMBAT D’ULYSSE.
CONTEXTE : HOMMAGE À BRIGITTE BARDOT
Après les dieux vint le cinéma. Un nouveau dieu contemporain venu se substituer à ceux de l’Antiquité.
Le cinéma n’existait évidemment pas à l’époque antique ; que pourrait-il alors se passer lorsque ces temporalités se rencontrent, se connectent, se contaminent ?
Le cinéma, dieu de la technique et de la modernité, parvient-il à capter les antiques choses venues s’échouer dans notre monde ?
C’est précisément le sujet du film Le Mépris de Jean-Luc Godard.
Il s’orne de la présence de Brigitte Bardot à la distribution, icône absolue des années 1960, dont nous venons de vivre la disparition fin 2025.
Le Mépris parle de dieux antiques, mais surtout de cinéma. Cet écart se justifie par l’adaptation de L’Odyssée d’Homère en film, mise en scène par Fritz Lang lui-même (un cinéma du passé agonisant, celui de Metropolis et M le Maudit).
L’œuvre d’Homère devient un pont temporel : on lui impose de se comporter comme une image, tout en la contraignant à devenir image face à l’image contemporaine.
Le contemporain s’infiltre entre l’Antique à travers un couple : Camille et Paul. Hollywood gravite autour d’eux sous les traits du producteur Jerry Prokosch, dont les ambitions financières ne font qu’ajouter de la vulgarité à ce projet. Il exige de Paul un scénario de L’Odyssée rentable, modernisé, capitaliste.
Les films (ceux de Jean-Luc Godard et de Fritz Lang, en abîme) relisent L’Odyssée à l’aune des logiques modernes du cinéma, du couple, de l’argent.
Le cinéma reste bien réel quant à lui, les cameos de Fritz Lang, ainsi que ceux, brefs, de Jean-Luc Godard lui-même, qui assiste cet ancien cinéma jusqu’à son remplacement.
Les fugaces extraits du film de Fritz Lang révèlent des statues de dieux grecs aux côtés des héros de L’Odyssée. Les dieux viennent ainsi s’échouer dans notre présent, ils rendent l’invisible ici visible. Le cinéma fait surgir l’invisible divin à l’écran par l’image.
Mais le cinéma dénature-t-il toutefois le mythe ? Le profane-t-il en le soumettant à un regard anachronique ?
Le cinéma semble inadapté, impuissant, à représenter les invisibilités antiques. Les dieux sont visibles, figés, décoratifs. La mort est échouée.
« Le cinéma est une invention sans avenir » citation inscrite à l’écran en italien, attribuée à Louis Lumière, inventeur du cinématographe : tel un avertissement ironique, prophétique.
Les dieux accepteront-ils de se laisser capturer de la sorte par le cinéma ? Ils toisent les contemporains d’un divin mépris, regardant le présent comme un cinéma.
Le cinéma excelle pourtant à capturer le temps, notre temps.
La scène de l’appartement à Rome en est la preuve la plus saisissante. Interminable, répétitive, étouffante, la dispute du couple semble mettre le film en pause, comme si le mépris conjugal détruisait ses fondements narratifs. L’amour moderne de Paul et Camille n’est plus l’amour antique de Penelope et Ulysse. Les liens invisibles de l’amour conjugal ne tiennent plus face aux forces modernes, vidés de leur intemporalité.
Le mépris infligé par Camille ne sera pas vraiment déterminé ni défini. Alors pourquoi ce mépris si soudain et mystérieux ?
Il surgit soudainement sans raisons apparentes : un geste mal interprété dans la voiture de Prokosch, puis reste inexpliqué. Godard refuse toute catharsis, toute révélation psychologique. Camille répond simplement par des « Je ne sais pas ». Un silence qui n’est pas une esquive mais la simple vérité brute. Ce mépris n’a pas besoin de raisons pour exister, il contamine tout. On regarde mais on ne voit plus. Les protagonistes du couple deviennent prisonniers d’eux-mêmes. L’amour s’effrite de lui-même par incommunicabilité sans effets spectaculaires. Telle une malédiction divine, l’amour antique et authentique ne peut pas être filmé de cette manière.
Ce néant, épuisant et impuissant, est la condition de notre temps : le mépris apparaît, détruit tout, et reste définitivement.
Le film a beau parler de dieux ou de cinéma, il parle surtout d’argent, jusque dans sa propre production. Commande commerciale, avec obligation de filmer Brigitte Bardot nue dans la première scène. Certes, Jean-Luc Godard obéit et va bien la filmer telle qu’exigée, mais pas comme les producteurs l’imaginait : à travers des filtres de couleurs, des dialogues mécaniques, en désamorçant l’érotisme. Il la filme comme une déesse antique aurait pu l’être si le cinéma avait existé à l’époque.
La ruse d’Ulysse est alors invoquée pour répondre à la commande par le sabotage.
La musique « Camille » composée par George Delerue revient obsessionnellement : Godard la coupe net, la répète en refrain ironique. Ponctuée par moments de scènes antérieures qui se mélangent comme des pellicules mal montées.
Elle crée un enjeu dramatique, artificiel, hollywoodien, que le cinéaste s’amuse à tourner en dérision.
Quand le cinéma n’est plus l’art du cinéma, « celui d’un monde qui s’accorde à nos désirs », il devient l’art du mépris : mépris du cinéma, du producteur, de l’Histoire, de l’art, du spectateur, de soi-même.
Jean-Luc Godard, néo-Ulysse dans un monde sans dieux, vainc les forces de l’argent par l’intelligence et la ruse. Il ne croit cependant pas en un retour à la terre natale, lui qui explorera de nouvelles terres cinématographiques à défraîchir dans la suite de sa filmographie.
Dialoguer avec l’Antique, tel est l’un des axiomes de la modernité.
Adieu le cinéma ? Odieux le cinéma ? Aux dieux le cinéma.