LE PÈRE, Y EN A PAS D(I)EUX.
Le vrai du faux ou le faux du vrai ?
C’est ce vertige du vrai-faux qui nous interpelle tous face aux technologies actuelles.
Peuvent-elles réparer un manque en produisant du faux, jusqu’à se substituer à l’absence de quelqu’un, d’un parent ?
Internet s’érige tel un nouveau Dieu au XXIe siècle. Que ce soit par l’accès instantané aux connaissances, les connexions aux autres, en seulement quelques clics et un écran, cette accessibilité nous offre le monde à portée de main.
Pourtant, le court métrage Ni Dieu Ni Père de Paul Kermarec porte bien son titre, tant l’omniprésence d’Internet met à niveau le divin et la paternité, pour les reconfigurer, même les détruire.
La douceur de remplacer un père esquisse la violence de remplacer un dieu.
Cette absence divine fait écho à celle du père, source première de cette incomplétude et du manque qui le hantent.
Nous voyons le regard de Paul Kermarec uniquement par l’intermédiaire de son meilleur ami : son écran d’ordinateur.
Une originalité et une radicalité qui a valu au film sa nomination aux César 2026 dans la catégorie Meilleur Court Métrage Documentaire.
Cette ambition formelle s’accompagne d’une sobriété exemplaire, qui permet de faire se côtoyer l’intime et le collectif à travers le monde connecté et algorithmique.
Le film condense en une dizaine de minutes seulement notre rapport à Internet, et à l’intelligence artificielle en ce siècle : un espace où la connexion rime avec déconnexion, où le film met à nu sa propre artificialité.
Tout se joue sur cet écran d’ordinateur, unique fenêtre sur le monde intime via le virtuel. Le monde réel ne se joue plus et ne s’incarne plus véritablement en dehors des écrans.
Nous venons tous du pays du hors-champ. Sa voix-off vient s’échouer sur les images de sa vie.
Cet espace d’apprentissage, à la fois ouvert et clos, comble l’absence paternelle : tutoriels sur Youtube pour apprendre à se raser, des gestes quotidiens transmis ici par des algorithmes paternels. Des savoirs basiques, quotidiens, intimes, presque primitifs, qui sont essentiels pour entrer dans la vie adulte.
Il a ainsi appris des éléments de base, intimes, pour pouvoir entrer dans la vie, qui auraient été plus difficile à acquérir sans cet accès au net. Internet constitue l’un des rares ponts vers le monde extérieur, notamment pour les personnes les plus démunies, qui manquent de moyens et de modèles.
Pourtant, l’incomplétude persiste. Le vide est toujours là, à force d’avoir été comblé.
Puis arrive le tournant majeur : l’intelligence artificielle, pour changer le paradigme du monde.
Le rapport au père s’en trouve également bouleversé.
C’est par l’IA qu’il va pouvoir espérer trouver autre chose à son absence.
Le narrateur dialogue ainsi avec ChatGPT pour à nouveau comprendre le manque en cherchant une réalité plus acceptable.
Mais la chaleur humaine, qui aurait dû l’accompagner depuis toujours, est finalement rattrapée par la froideur du dispositif.
L’IA met à nu les artifices sans recourir au spectaculaire, révélant une étrange vérité, non artificielle.
L’absence de vie au sein du monde informatique rend visible l’absence réelle. Le cinéma permet ici de faire surgir l’invisible de nos vies.
Deux parties narratives, telles deux parties du monde dans la modernité : la première consacrée à Google, la seconde consacrée à ChatGPT. Comme deux faces d’une même pièce, d’un monde démultiplié, connecté et pourtant déconnecté.
Le monde a d’abord été linéaire : ce rôle de la linéarité est ici attribué à Google. Les connaissances et les savoirs se succédaient à la vitesse des clics, telle une linéarité paternelle dans son fonctionnement.
Puis le second rôle, qui vient comme remplacer le principal, est attribué à ChatGPT : le moment où cette linéarité se brise. Elle fabrique, (re)créé, dialogue (im)personnellement : l’évolution technologique semble telle qu’aucun retour en arrière, ni en avant, ne semble plus possible.
Mais l’IA dit au narrateur la vérité crue : elle ne peut prétendre être son père, la scénarisation ne peut pas substituer un vrai père.
La simplicité de la mise en scène expose alors l’artificialité de cette intelligence, sa vérité nue. Sa propre limite est révélée : elle sait tout sans apprendre, remplit du vide par du virtuel, soigne le symptôme sans soigner la cause du symptôme.
Le narrateur ruse pourtant : en créant une sorte de scénario préétabli. Il impose un cadre à l’IA par la scénarisation.
À son tour il crée de l’artificiel ; jusqu’au stade ultime : générer artificiellement une image de son père, puis père et fils réunis.
Ce qui distingue l’intelligence humaine c’est sa capacité d’apprentissage pour grandir, s’améliorer, évoluer.
L’IA « sait » déjà tout, n’apprend pas vraiment. Ce ne sont même pas des acteurs qui viendraient jouer le rôle d’un biopic alternatif, mais encore mieux qu’un rêve.
Peut-elle ainsi être thérapeutique ? Ou n’est-ce que l’illusion de la thérapie ?
Quelque chose d’inédit dans l’Histoire de l’humanité se produit sur l’écran : le fils redonne naissance au père.
Ce film (re)construit les liens familiaux tout en les détruisant par la technologie. On ne transmet plus : on fabrique, on commet, on met en scène.
Paul Kermarec parle de son (in)expérience personnelle pour raconter le monde artificiel qui est déjà le nôtre. Il parle avec simplicité et sobriété, sans prétention. Voilà la grande force du film, aborder ses sujets à partir de sa propre vie pour, sans forcément s’en apercevoir, toucher à des questions immenses. Toute la profondeur émerge de ces tentatives de combler le manque. Ce qui devait rester un film-journal intime devient ainsi un miroir de notre époque.
Ce n’est plus le monde de demain, c’est déjà le monde d’aujourd’hui.