LE PETIT LIEUTENANT – CRITIQUE.

« À CAUSE DES FILMS. »

Note : 4.5 sur 5.

CONTEXTE : HOMMAGE À NATHALIE BAYE.

Le cinéma peut-il façonner la vocation des policiers ? Dans Le Petit Lieutenant, la réalité finit par les rappeler à l’ordre. 

C’est dans ce réel que le cinéaste Xavier Beauvois nous immerge. 

Le quotidien de policiers d’une PJ de Paris est traité d’une sobriété anti-spectaculaire. Nous y sommes amenés via le regard d’une de leurs nouvelles recrues : le jeune Antoine, interprété par Jalil Lespert. Ses ambitions parfois fantasmées vont se percuter à la réalité du terrain. 

Antoine voit dans le métier de lieutenant une idéalisation chevaleresque, mais rapidement démentie par la réalité du terrain. 

Il ne comprend pas la fatigue de son collègue pourtant expérimenté face à un travail qu’il fantasmait. 

Les policiers s’épuisent en nageant dans une misère extérieure qu’ils savent incurable.  

D’où pourrait bien, en partie, venir cet idéalisme à exercer cette vocation ? Du cinéma. 

Nous sommes interpellés par un élément du décor : des affiches de films. 

Elles sont placardées de partout, elles envahissent les murs et les imaginaires. 

Une insistance qui suggère que le cinéma peut infuser les esprits, à bas bruit, à tel point que le lieutenant Antoine reconnaît malgré lui que le cinéma a en partie formaté sa vocation de lieutenant.

Les références cinéma par les affiches sont multiples, tels les films Seven, Il faut sauver le soldat Ryan, Reservoir Dogs, ou encore Podium. 

Le cinéaste détourne les codes filmiques pour vider le film de sa composante spectaculaire afin de le rendre plus immersif. 

L’absence de musique dans le film laisse entrer le calme à travers lequel des drames et des crimes cohabitent. Rien ne vient accompagner les enquêtes et les émotions des policiers. 

La principale occupation des policiers est d’être derrière leur bureau pour la paperasse. Ils sont moins des enquêteurs que des fonctionnaires. 

La présence d’une lutte des classes traverse les divisions de la police jusqu’à les hiérarchiser. La PJ prend en effet les affaires plus diverses et donc plus dangereuses, tandis que la Criminelle obtient les affaires les plus « chics ».

Une nouvelle recrue, aux côtés d’Antoine, l’a très bien compris. Caroline Vaudieu, interprétée par Nathalie Baye (dont la récente disparition donne au film un écho particulier), revient après un long combat contre l’alcoolisme. 

« Mon Petit lieutenant » est le surnom qu’elle va donner à Antoine car sa juvénilité lui fait un peu penser à son jeune fils décédé : jusqu’à donner le titre au film lui-même. Ce second rôle vole progressivement la vedette jusqu’à le remplacer. 

Son passé instaure une certaine prévisibilité scénaristique. Sa sobriété est évoquée pour être inéluctablement brisée, par un événement analogue : l’agression, puis le décès, d’Antoine. 

L’affaire à laquelle ils travaillent est celle de personnes SDF tuées et jetées à l’eau. D’abord d’apparence ordinaire et banale, elle bascule pourtant dans le drame, en se soldant par la mort brutale du petit lieutenant. 

Les enquêtes révèlent un réel incontrôlable, avec un commissariat au coeur d’un monde toujours plus illisible et épuisant. 

Le temps reste maître des lieux, dans la durée de l’agonie d’Antoine comme dans celle d’un système policier monotone et bureaucratique. 

Il ne s’agit plus seulement, à la fin, de résoudre l’affaire initiale, mais de venger Antoine.

Mais rien n’est vraiment résolu, le vide reste béant. Ce n’est pas une logique de résolution qui revient, c’est le retour de la fiction elle-même par l’acte de vengeance. Ils rejouent involontairement des codes cinématographiques, déjà vus ailleurs tant de fois. 

La « cinématite » est cette pathologie, une contamination du fictif, dont les effets secondaires se révèlent au contact du réel. 

Le Petit Lieutenant suggère que nous ne pouvons pas vraiment nous débarrasser complètement de la fiction. 

Les policiers sont fatigués du réel mais aussi condamnés malgré eux à revivre certains schémas fictifs. 

La réalité a besoin d’un peu de cinéma, mais le cinéma a aussi besoin de réalité en retour. 

Parfois certains prolongent la logique de suspension d’incrédulité des films jusque dans leurs propres vies. 

C’est peut-être nihiliste et absurde, mais profondément humain.

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