LES CHAMBRES PHOTOGRAPHIQUES.
Un enfant vit une partie de son existence dans sa chambre. Que devient cette chambre lorsque l’impensable se produit : son assassinat lors d’une fusillade dans son école aux États-Unis ?
Dans le court métrage Toutes les Chambres Vides (All the Empty Rooms), réalisé par Joshua Seftel, le cinéma se substitue à l’art de la photographie, entre hommage et tentative de survivance.
Une absence inimaginable que le journaliste et correspondant Steve Hartman compte bien documenter avec l’appui du photographe Lou Bopp.
La récompense de l’Oscar du meilleur court métrage documentaire souligne la place toujours si persistante de ces tragédies dans la société américaine.
Le court métrage consiste en cela à rencontrer les familles des victimes pour aller photographier la chambre des enfants. Un projet d’apparence simple mais qui peut permettre d’apporter un surplus de paix intérieure pour les familles tout en évitant de reproduire la violence.
Le journaliste Steve Hartman déplace son métier journalistique à la télévision vers ce projet de court métrage, tel un acte politique, où le mécontentement côtoie le dégoût. Il s’estime désormais de plus en plus mal à l’aise d’annoncer les décès de fusillades dans des écoles américaines. Il ne peut pas rester sans rien faire, même si l’impuissance est de mise face à ce sentiment de violence qui ne s’arrête pas.
Il n’a de cesse de dénoncer et déplorer une certaine banalisation de la violence, qui se diffuse même dans les médias. Cependant le film n’a pas le temps avec ses 30 minutes de détailler les processus médiatiques et télévisuels à l’œuvre. Les récits médiatiques et politiques autour de l’usage des armes sont en partie occultés, alors que la présence du journaliste était l’occasion de les interroger. On compte aux États-Unis en moyenne une vingtaine de victimes depuis une dizaine d’années lors de fusillades dans des écoles.
Le journaliste revendique même l’occultation totale des criminels des fusillades. Il estime qu’ils n’ont pas à être mentionnés par les médias lors des enquêtes télévisuelles. Un choix, certes évident, et apaisant, quitte à délaisser certains éléments de contexte, qui auraient mérité une enquête à l’échelle d’un long métrage. Son sentiment d’impuissance empêche toute tentative d’enquêtes sur les conditions sociales et psychologiques derrière ces tragédies. Un simple sourire de la part des familles, après la remise de l’album photos des chambres, pourrait lui suffire.
Ici, juste les rencontres avec les familles et les photographies : aucune violence, seulement la vie malgré tout.
L’honnêteté de la mise en avant des victimes peut occulter par moments des statistiques et exemples précis de cas de violences.
Trois familles sont rencontrées et trois chambres sont photographiées : 3 cas très concrets, mais qui ne constituent pas une généralité face aux centaines de morts annuels.
Les victimes sont les suivantes : Hallie Scruggs (fusillade de Nashville au Tennessee en 2023), Gracie Anne Muehlberger (fusillade au Saugus High School de Santa Clarita en Californie en 2019), Jacklyn Jaylen Cazares (fusillade au lycée de Uvalde au Texas en 2022).
Les divers parents ne se connaissent certes pas entre eux, mais ils adoptent tous la même idée : de ne pas toucher à la chambre de leur enfant, de la laisser comme telle depuis le jour du drame, presque comme un réflexe commun.
Ces chambres ont donc pris la poussière, le désordre est resté figé après l’apocalypse.
Le temps s’y est arrêté : les chambres deviennent des lieux d’art photographique à part entière.
Les jouets Bob l’éponge sont mélangés à la poussière, aux stylos, aux peluches, et aux photos de l’enfant. Le but n’est pas seulement de photographier mais d’aller chercher de la vie là où elle peut encore se trouver : sous le lit, sur une étagère, entre des peluches, à travers la poussière.
Le film intègre les photos à son montage. Leur exposition aurait pu imposer le format du roman-photo pour certaines scènes.
En montrant davantage le photographe en train de travailler plutôt que les photos elles-mêmes, le film privilégie la matérialité des chambres vides à la mise en forme narrative des photos.
Le film fait le choix d’une approche documentaire dans la retenue, ce qui limite volontairement la dimension esthétique de la photographie. La sobriété impose une prudence, une pudeur vis-à-vis de la famille, afin de maintenir la chambre dans le retrait face à l’exposition.
La chambre apparaît comme un lieu ayant fait une sécession photographique.
Le procédé renvoie implicitement aux origines du cinéma : un art de la photographie mis en mouvement.
Le court métrage s’ouvre et se referme, non pas sur une des familles des victimes, mais sur la famille du photographe. Ayant côtoyé ces chambres vides, il ressent ainsi encore plus l’urgence de profiter de sa fille. Un montage photo extrêmement rapide fait évoluer son visage de son enfance jusqu’à son adolescence : une vie que les victimes n’auront pas, qui peut s’arrêter n’importe quand. Tout comme Steve Hartman qui appelle régulièrement ses enfants.
Ce ne sont pas seulement des chambres d’un sommeil éternel, mais des lieux d’art, pour rejouer une forme de vie, et sûrement une forme de justice.
Plus généralement les chambres ne se réduisent pas au sommeil, elles emmagasinent les traces d’existences, même si l’essentiel restera hors-champ, hors-cadre. C’est un lieu de mémoires et de vies, elles aussi mises en sommeil. Un lieu où le mouvement et le statique se mélangent, à la frontière entre cinéma et photographie.
On ne peut plus dormir dans ces chambres : on peut y faire revivre.