CALME SANGUIN
Pulp Fiction sent l’explosion. Une déflagration de récits et d’odeurs s’entrechoquent. Une expérience si singulière qui a traversé les années 90 jusqu’à nos jours. Ce film oscille entre violence et gourmandise, tel un flingue dans une main, un milkshake de 5 dollars dans l’autre main.
Un film de gangster revisité, doté de plusieurs arcs narratifs, dans un Los Angeles où le hasard règne en maître face à la déchéance des anges.
La fameuse non-linéarité des événements narratifs s’assimile à un dédale qui nous perd pour mieux nous rattraper après coup : c’est l’expérience que peut proposer un parfum comme Red Tobacco signé Pierre Montale, pour sa maison éponyme.
Le film et le parfum sont joueurs.
Les senteurs se répandent en un calme sanguin. Le parfum donne l’impression d’arpenter les rues d’un Los Angeles au petit matin ou en soirée, à travers des meurtres absurdes et situations burlesques.
La quinzaine de notes du parfum roulent entre violence et élégance : elles s’entrechoquent avec un irrésistible anarchisme.
Le tabac traverse tout le film. Mais ce n’est pas seulement un tabac froid de cigarette, mais un tabac plus gourmand, fruité, presque sanguin. Ces fumées qui tapissent les restaurants, qu’elles en deviendraient presque comestibles. Nous respirons ce parfum tout du long, d’une drogue sanguine sans aucun risque d’overdose.
La cannelle apporte ce délice prêt à exploser, tout en manquant de sérieux, celui d’une pause milk-shake en attente du reste du film.
Nous commençons dans le restaurant pour finir dans ce même restaurant. Tout un périple absurde, mais délicieux, se sera produit autour, où nous survivrons même à un braquage amateur.
La senteur explosive, faite de tabac sucré qui se mêle à un oud fruité, nous fait dériver en trajectoires instables à l’intérieur d’une voiture en mouvement.
On est propulsés dans les voitures américaines des années 1990, omniprésentes dans les films de Quentin Tarantino, et qui constituent la partie intégrante de la personnalité des personnages, qui leur donnent la puissance d’exister à travers leur environnement. C’est le lieu clos dans lequel on philosophe, on discute de tout et de rien, et parfois où on meurt.
Les notes fruitées, de la pomme à la poire, se dégustent à la manière d’un milkshake, que l’on savoure étrangement avec un délice certain, face à cette violence ambiante. Aucune odeur ici ne ressemble à celle d’un hamburger, mais l’ambiance de violents désirs qui gravite autour nous invite pourtant en direction de ce lieu où se sustenter. Les professions criminelles ont droit elles aussi à leurs pauses burgers, avant que le sang ne jaillisse à nouveau. Le monde n’est pas rationnel, la lecture des images et des odeurs est souvent chaotique : ces gratuités font pourtant la beauté de notre existence.
Les personnages ne bénéficient plus de la protection narrative derrière laquelle se planquer pour exister à l’intérieur d’un film. Le hasard fait son œuvre, peut tuer n’importe qui, et surtout n’importe comment, à la lumière de Vince qui actionne la gâchette sans faire exprès sur Marvin, relançant ainsi le débat esquissé juste avant par Jules à propos d’une possible intervention divine ou non sur les événements de leurs vies.
À la fin, la vanille nous révèle qu’un parfum n’a pas à suivre des règles précises. Il semble sortir de son propre scénario imposé, à l’image du chemin que va prendre Jules, en renonçant à ses impératifs de personnages au cœur d’une narration, pour vivre sa propre vie hors du film.
Nous arpentons ces rues de Los Angeles, cité des anges elle-même ville du cinéma, en laissant derrière nous un sillage explosif, sucré, épicé, doux, violent, un sillage riche et complexe.
Ne demandez pas à Red Tobacco de faire son cinéma : Pulp Fiction l’a déjà mis au parfum.