LE DIABLE SANS PRADA.
Tout sauf Prada.
Ce qui ressort en douce du film, c’est que la vraie maison n’est pas la marque, ici Prada, mais l’environnement qui semble impuissant face à Miranda Priestly.
La cheffe du magazine Runway impose par une aura qui nous fait respirer son sillage invisible. L’atmosphère y est pesante, même si le film adopte la forme d’une comédie. Il s’agit moins de s’amuser du malheur de personnes prises dans un système déshumanisant que de ressentir cette aliénation dans cet univers du luxe.
La jeune et insouciante Andréa va rapidement être confrontée à l’univers impitoyable de la mode par sa froidement célèbre patronne.
Son extraction d’une classe plus modeste va l’obliger à adopter de plus en plus des codes vestimentaires plus chics. Elle vient avec ses propres vêtements pour finir par en porter de plus luxueux mais qui ne lui ressemblent finalement pas.
Mais la froideur de l’atmosphère est effacée ici, convertie en une chaleur particulière, presque consciemment acceptée.
Miranda ne fait pas que détruire tout ce qui entre dans son territoire, elle le transforme à sa guise, elle devient ce parfum qui s’accroche à la peau.
L’univers de la mode s’étend bien évidemment aux odeurs de parfums, une accréditation obligatoire pour cette haute société sans quoi c’est le bannissement automatique. Le luxe est un univers parallèle qui a l’ambition d’habiller le monde.
Cet envahissement peut se percevoir dans le parfum Ristretto Intense Café de la maison Montale. Pas de parfums Prada ici comme annoncé, les lois du monde ne jouent plus là non plus. Pas besoin de s’habiller en Prada, ni de sentir Prada, pour être le Diable.
Le sillage est d’une puissance telle qu’il écrase lui aussi tout sur son passage.
Mais la gourmandise de la vanille rend ce monde très attirant, presque suffocant, aliénant.
La rose est la star du parfum. Elle est accompagnée de tout un attirail prêt à lui être subordonné. L’aliénation de ce travail s’installe par la routine dès le matin. Le café tonifie cette ambiance pour la rendre plus chaleureuse. Andréa arpente New York dans tous les sens pour satisfaire les envies de sa patronne, du café jusqu’aux prochains tomes non publiés d’Harry Potter. La caféine est au minimum essentielle pour être son esclave.
Malgré ce travail d’Andréa qui devient de plus en plus lunaire tant les demandes sont à la fois impossibles et surtout humiliantes, elle va continuer jusqu’au dernier aveu final de Miranda : elle lui ferait presque penser à elle.
Le sucré est cette sensation de récompense accomplie après l’effort surhumain, ce caramel est un aimant qui l’enferme dans cet environnement. Couplé à l’ambre, l’univers devient étrangement confortable, une aliénation à laquelle elle finit par prendre goût. Pas d’autres choix que de s’incliner à la loi de cette jungle humaine dans laquelle le musc rapporte les proies qui y ont succombé. L’animalité peut être celle de Miranda, de la sobriété avec laquelle elle use d’une violence inouïe. Détruire en seulement quelques mots prononcés, par son fameux « C’est tout ».
Même si elle met fin d’elle-même à cette mascarade, l’ombre de Miranda continue de se faire sentir, jusqu’à aller la revoir de loin, elle la rose qui ne se fane pas et prête à suffoquer à nouveau les autres, mais surtout elle-même. Andréa ne peut même pas échapper à échanger un sourire compatissant à la vue de son ex-patronne, au lieu de subvertir son système.
Malgré un monologue tentant de justifier sa prédation sur les autres pour faire sa place, personne n’est véritablement libre.
Le parfum défie presque les lois des odeurs, comme si le café se mettait à pousser sous forme d’une plante telle la rose qu’il a remplacé, et la rose comme moulue pour être absorbée par une caféine devenue « roséine ». Le sillage se torréfie sur notre peau, à la différence qu’il constitue une aliénation dont on ne peut pas, et dont on ne veut pas se défaire. Jusqu’au jour où il deviendra peut-être, enfin, trop envahissant, au point de se mimer en diable.
Il suffit seulement d’un peu de café, de roses, avec un peu de vanille, de musc, d’ambre et de caramel.
C’est tout.