LA MER OU HOMÈRE ?
L’odeur de la mer est éternelle. Une eau antique qui s’échoue inlassablement sur les rochers, apportant avec elle le souffle et le sillage des vagues et des végétaux.
Le Mépris de Jean-Luc Godard ne fait pas de la mer Méditerranée un simple décor, mais un théâtre méditatif, une présence presque divine, homérique.
Paul est invité en Italie, accompagné de sa femme Camille, pour adapter au cinéma L’Odyssée d’Homère par Fritz Lang mais pour le compte d’un producteur américain vulgaire, tandis que son couple avec Camille se désagrège progressivement. Le mépris conjugal naît jusqu’à l’irréversible, tel le mépris du cinéma envers un passé antique homérique impossible à filmer. Les dieux deviennent, pas seulement impuissants, mais des spectateurs de l’ère moderne.
Cette mer plus profonde et plus mystérieuse peut se faire sentir par le parfum Acqua di Gio Profumo, composé par Alberto Morillas pour la maison Giorgio Armani.
Cette senteur contient la Méditerranée en flacon. L’eau apparaît plus obscure, plus minérale, plus mystique.
La couleur noire de la bouteille augure déjà un bleu maritime trompeur. Il faut sentir au-delà du rivage. L’eau devient une matière mythique, vivante, (in)accessible : un liquide millénaire qui ne se laissera pas manipuler par les humains contemporains, mais se laisser sentir, peut-être.
La Mer dialogue avec le Soleil, par une connexion antique. La couleur bleue, de la mer et du ciel, se confondent en un bleu mystique : les coulisses où logent les dieux antiques, observateurs et absents.
Les notes maritimes du parfum insufflent cette présence solaire. La lumière naturelle pèse sur les personnes qui se déplacent à travers des décors de cinéma, mais aimantées par la lumière artificielle des plateaux. Le naturel est remplacé par une quête de lumière intérieure. Ce n’est pas le soleil qui importe, mais ce qu’il illumine sur terre : tel le projecteur de cinéma qui parfume nos imaginaires filmiques. Le cinéma n’est certes pas un art antique, mais un art total : il peut désormais tout s’accaparer, sauf l’odeur du soleil et celle des dieux.
La chaleur accable les humains, les emprisonne dans leurs passions. Celle qui se développe en réaction aux vagues que nous apporte le parfum. Les individus ont beau faire leur cinéma, la mer reste indifférente à leur égard. Le travelling final du plateau de tournage jusqu’à la mer englobe la quête impossible du cinéma à accéder à cette éternité, par la mer et par Homère.
La Mer percute la roche inlassablement depuis des siècles, un carrousel de vagues sans discontinuer. Des présences antiques viennent s’échouer dans notre présent.
Les époques contemporaines et antiques entrent en collision, par le cinéma ainsi que par la parfumerie.
Les hommes ne sont certes pas éternels. Les végétaux quant à eux peuvent se vêtir tels des dieux. Le romarin rappelle une Nature nourrie par une mer aromatique, indifférente aux humains. La ballade méditative entre Paul et Fritz Lang les ramène du temps homérique, sans forcément s’en rendre compte, tant ce décor ne peut être accaparé par le cinéma.
Cet écosystème apporte une fraîcheur qui invite à une méditation maritime. Une atmosphère antique désormais captée par les hommes méditerranéens modernes. Le producteur de cinéma Jeremy Prokosh appartient à ces hommes qui défigurent les choses par le cinéma pour des intérêts financiers, quitte à dénaturer l’œuvre millénaire et fondatrice qu’est L’Odyssée. Il ne supporte pas la fidélité.
Le patchouli apporte cette obscurité à travers la fraîcheur, une vérité cachée au fond de l’eau que même le cinéma ne peut révéler. Une odeur herbacée qui cache certaines choses mais que l’on peut franchir. La scène de l’appartement du milieu du film dure près de 30 minutes. Interminable et lente, elle met en pause le film, comme si la vérité d’un amour plus réciproque devait être révélée ainsi de manière brute.
Puis surgit l’encens. Un sillage minéral d’outre-tombe augure le délitement du couple.
La fraîcheur n’est qu’un écran de fumée et se laisse glisser vers du tragique, entre réalisme et divin. L’industrie cinématographique va détruire progressivement leur couple sans raisons apparentes. L’accident tragique de Camille dans la voiture du producteur reste sans conséquences face à l’éternité de la Nature et de la Mer.
Le film et le parfum ne racontent pas la Mer bleue des apparences mais la mer sombre et souterraine qui a toujours été là et qui le sera toujours longtemps après. Une tragédie présente depuis les temps les plus anciens, pour nous gouverner de lois éternelles.
Elle est le décor de l’amour finissant de Paul et Camille.
Le désamour est éternel, érigé comme vérité divine et pourtant si humaine.
La mer Méditerranée n’est pas la seule à avoir écrit l’Histoire des terres qui l’environnent : L’Odyssée d’Homère l’a sublimé.
Le cinéma dans Le Mépris a réécrit son image. Le parfum Acqua di Gio : Profumo a fait couler la mer sur notre peau.