L’ÉTROIT MAGELLAN.
Le tour du monde accompli par la flotte de l’explorateur Magellan n’est pas un exploit. Derrière un vrai projet de colonisation du monde, il n’a amené que destruction et mort sur son passage. Mais Magellan meurt durant le trajet, avant la fin de son expédition, à Cebu aux actuelles Philippines. C’est précisément le pays natal du cinéaste Lav DIAZ, qui propose sa vision de Magellan. Au tour du monde, il préfère, par le cinéma, un tour du cas Magellan.
Ce n’est pas tant le voyage comme exploit qui est narré que ses intentions et ses réelles conséquences. De la terre des Philippines aux rivages de Malacca, ce sont moins des lieux d’expéditions que des territoires de colonialisme, théâtres du fondamentalisme de la flotte de Magellan.
Le cinéma apparaît ici comme l’arme des opprimés contre le colonialisme. Par une mise en scène picturale ainsi qu’une utilisation assumée du numérique, Lav Diaz entend faire dialoguer ce passé qui continue d’hanter le présent. Le colonialisme a bien fait le tour du monde quant à lui.
La sobriété du montage, l’absence presque totale de mouvements de caméras sont précisément propices à une immersion totale. Les humains se déplacent et se placent à travers l’image, dominés par un environnement immuable à leur présence. Cette immersion pourrait cependant donner le mal de mer à certains spectateurs : subir l’Histoire au lieu de regarder une histoire. Ainsi le film emprunte au théâtre ou encore à la photographie. En voulant élargir le cadre et aller plus vite que le rythme imposé, les Européens ne peuvent qu’être absorbés par l’image.
L’ennui est effectivement monté à bord. Au lieu de péripéties épiques durant le trajet, nous n’aurons que les colons qui agonisent et n’en peuvent plus. À la place des péripéties entre membres d’équipages, les tempêtes, la fameuse terre en vue, nous verrons principalement les mâts et les voiles que rythment les journées des marins. Le regard est central : il conditionne leurs visions du monde dont ils s’apprêtent à étendre le mal, mais en le corrigeant pour nous à l’image.
Ressentir le temps dans sa plénitude nous impose l’humilité face aux éléments environnants. Même les actions et dialogues ne parviennent pas à faire mouvoir l’image. Lorsqu’ils deviennent explicatifs pour raconter les enjeux géopolitiques (routes commerciales, dominations religieuses sur les territoires arabes) bien que très utiles pour bien les connaître, les échanges peuvent parfois rendre cette immersion théâtrale.
Les territoires portugais et espagnols sont entourés de ceux de Malacca puis des Philippines. Cependant, ces deux terres apparaissent presque comme un seul environnement tant il y a de ressemblances visuelles. Loin d’une vision stéréotypée et simplificatrice, puisqu’elle apparaît comme celle des colons européens qui ne voient ces territoires divers que comme un seul territoire sauvage à civiliser.
La religion chrétienne est l’arme qui va se retourner contre elle-même. La violence ne peut qu’advenir pour répandre les idéaux christiques tant cette religion est hors sol, vidée de son mysticisme par ceux-là mêmes censés la protéger. Le christianisme paraît impuissant face aux religions locales. Mais pour ce peuple philippin, ce nouveau dieu est accepté après le miracle de l’enfant sauvé de la mort. Ce cérémoniel pourrait paraître sincère s’il n’était pas en fait une manoeuvre des colons pour les persuader. Le Christ Enfant est accepté, mais ne leur apparaît que comme une religion parmi d’autres dans leur polythéisme. Il sera rejeté par la suite lorsque les dieux locaux seront invoqués. La cosmogonie locale triomphe des envahisseurs.
Magellan se trahit comme étant finalement le pire défenseur de la cause chrétienne. En souillant les icônes locales, désormais jugées hérétiques, c’est lui-même qui est présenté en hérétique. Il attire notamment à lui une religieuse qui deviendra sa compagne, aimantée par lui, juste à contrevenir à ses vœux de chasteté et souillant la chrétienté de par sa simple présence. Son spectre hante Magellan tout au long de son trajet, une manière de nous apprendre que sa mort, et celle de son bébé, pourraient être des réponses divines, avant la réponse finale du navigateur sur le sol philippin.
A-t-on déjà vu une bataille si calme, peu montrée, voire insignifiante que la bataille finale, qui verra la victoire des autochtones ? En effaçant jusque dans son ultime défaite, le cinéaste rend Magellan à l’impuissance et au ridicule. Magellan meurt sous nos yeux mais presque caché dans l’image : une mort si insignifiante pour soupçonner une vie tout aussi insignifiante.
Cet escamotage de l’action est déjà présent tout au long, par cette utilisation du hors-champ, comme lors du procès avec décapitation sur le navire, ou lors du sacrifice d’un cochon. Pas seulement un trucage facile pour cacher des artifices de réalisation, mais pour nous faire perdre nos repères.
D’autres choix étonnent, mais sont justifiés : le cinéaste a fait le choix de ne pas rapporter certains faits biographiques et historiques importants, sans tomber dans le biopic.
Qu’il ait été un paria au Portugal en s’étant rapproché de l’Espagne ne tiendra qu’en quelques lignes.
À l’image du détroit auquel il donnera à la postérité son nom, le « détroit de Magellan ». De sa dangerosité extrême, nous ne verrons qu’une simple tempête à bord du navire, malgré l’évocation de la Patagonie par le chapitrage. Le cinéaste combat avec des armes sobres et pourtant grandes : démystifier ceux qui ont écrit la grande Histoire au détriment de la petite Histoire à laquelle appartient son esclave Enrique, acquis au début à Malacca. Colonisé, ayant appris le portugais, il réacquiert sa liberté à la mort de Magellan, victime qui a dû vivre auprès de ses bourreaux, et désormais après ses bourreaux.
Le film fait de son décolonialisme un projet de reconnexion. Le tour du monde n’a pas connecté le monde, d’où son absence du film. Cet exploit apparaît plutôt comme un réel acte de déconnexion. Des démons qui traversent l’image pour interroger notre présent, d’une violence toujours présente derrière le calme de l’Histoire. Lav Diaz parle de son pays natal, à travers les époques, comme une terre inhospitalière au colonialisme.
À la grande Histoire officielle, il lui préfère celle des opprimés auxquels il rend justice. En refaisant ce périple, Lav Diaz se soulève tel le peuple qui finit par reprendre sa liberté.
Au lieu de franchir le détroit des récits officiels et dominants, il affranchit celui des vaincus.

